article publié le 24 novembre 2025
Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le pacifisme et l’antimilitarisme animaient l’archipel nippon en raison du célèbre article 9 de la Constitution nationale, rédigée par les forces américaines au sortir de la guerre. Cet article peut être interprété de plusieurs façons, mais il en ressort plutôt clairement que le Japon renonce à toute stratégie militaire, notamment à travers cet extrait : « Le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation ». Cependant, depuis 2022, un véritable changement de stratégie militaire a été opéré, d’abord par l’ancien premier ministre Shinzo Abe, figure controversée, puis plus clairement en 2022 avec Fumio Kishida. Un retour sur le revirement de cette stratégie militaire s’impose donc, afin de comprendre ce qu’il implique.
Face aux tensions croissantes dans la zone Indopacifique, l’archipel nippon ne voit pas d’autre choix que celui du réarmement, et ce depuis 2022. En effet, la triple menace qui pèse sur le pays, d’abord chinoise, puis nord-coréenne et enfin russe, alimente un fort sentiment d’insécurité parmi la population et la sphère politique japonaise. Tokyo se retrouve prise au piège entre la menace nucléaire nord-coréenne à l’Ouest et le rapprochement sino-russe opéré récemment un peu plus au Nord. La reconstitution d’un arsenal militaire puissant devient une question de vie ou de mort pour Tokyo, d’autant plus que le premier mandat de Donald Trump a montré que la dépendance du Japon vis-à-vis de Washington pouvait s’avérer dangereuse. Le président américain avait, à cette époque, ordonné le retrait des troupes américaines présentes au Japon et en Corée du Sud, les laissant ainsi vulnérables face aux appétits chinois et nord-coréens. De plus, le contexte belligène ne cesse de s’intensifier, notamment à cause des revendications chinoises sur les îles Senkaku (appelées Diaoyu en chinois), mais également sur Taiwan. Le comportement agressif de Pékin s‘est d’ailleurs à plusieurs reprises traduit par des manœuvres militaires autour de l’archipel. Ainsi, Tokyo se voit forcée de développer une stratégie militaire efficace au moins pour défendre le pays en cas d’attaque.
C’est Shinzo Abe, ancien premier ministre, qui a entamé la ligne de rupture avec le pacifisme traditionnel. Figure controversée en raison de sa position nationaliste et militariste, Shinzo Abe a instauré un revirement stratégique afin de répondre aux défis sécuritaires de l’Indopacifique. Il a permis en 2015 aux FAD (Forces d’Autodéfense) d’exercer un droit de légitime défense collective, à travers l’adoption d’un ensemble de lois. Quelques années plus tard, c’est Shigeru Ishiba, premier ministre d’octobre 2024 à octobre 2025, qui continue sur cette lancée. Ce dernier adopte une posture très médiatisée quant à ses intentions de réarmement, il fut en effet le premier à se rendre au DSEI Japan, un salon d’exposition consacré à la défense, en mai 2025. En décembre 2024, son administration approuve un budget record pour la défense du pays pour 2025, celui-ci s’élève à 80 milliards de dollars. Enfin, Shigeru Ishiba, spécialiste des questions de défense, affiche durant son exercice du pouvoir, son ambition de créer un équivalent de l’OTAN asiatique. Cette idée ne paraît plus si folle aujourd’hui face à des institutions internationales impuissantes et à une crise du multilatéralisme, d’autant plus que la constitution d’alliances solides est perçue par bon nombre de spécialistes comme une solution efficace.
Sanae Takaichi, première femme à accéder au poste de premier ministre dans l’histoire du Japon, incarne une continuité nationaliste avec le célèbre Shinzo Abe. Admiratrice de Margaret Thatcher et partisane d’une relance militaire, cette figure conservatrice du parti national démocrate a pour intention claire de bousculer les habitudes du pays. Longtemps surnommé « nain politique », le Japon pourrait bien devenir une puissance stratégique voire militaire dans la région Indopacifique, si Sanae Takaichi parvient à ses fins. Élue le 21 octobre 2025, la « dame de fer japonaise » commence déjà à imposer sa vision face au grand rival chinois, preuve en est la crise diplomatique avec Pékin après les propos jugés polémiques tenus par Sanae Takaichi au sujet de Taiwan. Évoquant la menace d’une éventuelle opération chinoise contre Taïwan, elle a parlé d’une « crise existentielle pour l’État » et d’une « situation dont on pourrait considérer qu’elle menace la survie du Japon. » Des propos qui laissent entendre qu’elle pourrait envisager le déploiement de troupes japonaises en cas d’offensive militaire.
Ainsi, il semble maintenant clair que le Japon souhaite rompre avec son image de nain politique et stratégique, le pays opère un véritable revirement stratégique depuis les années 2000 et ne souhaite pas s’arrêter en cours de route.
article rédigé par Louisa Chausset