article publié le 17 novembre 2025
Depuis près d’un siècle, les États-Unis occupent une position centrale dans l’ordre international. Leur victoire en 1945, puis la disparition de l’URSS en 1991, ont façonné l’image d’une puissance à la fois incontournable, omniprésente et quasi hégémonique. A ce titre, l’Amérique incarne alors pour beaucoup le centre de gravité du monde contemporain. Mais un empire peut-il durer éternellement dans un système devenu désormais plus multipolaire, plus instable, et de plus en plus contesté ?
A l’issu du XXᵉ siècle, les États-Unis s’imposent comme la puissance dominante.
L’effondrement de l’URSS en 1991 consacre même une forme d’hégémonie inédite : Hubert Védrine forge l’expression « hyperpuissance » pour qualifier un pays devenu sans rival, tandis que Raymond Aron évoque, lui, une « République impériale ». Mais alors, qu’est-ce qu’un empire et en quoi les États-Unis peuvent-ils être considérés comme tel ?
Sur le plan historique, un « empire » désigne les formes d’organisations politiques inspirées de l’Empire romain. Seulement, en géopolitique, un « empire » correspond à un territoire sur lequel un pays exerce une influence économique, financière, culturelle et se pose comme acteur structurant de ce dit territoire.
En ce second sens, les États-Unis sont avant tout un empire économique et financier. Première puissance économique mondiale, ils fondent leur influence sur un capitalisme qu’ils ont contribuer à mondialiser. Le dollar, devenu l’instrument central de la mondialisation, représente près de 60 % des réserves de change mondiales. Il joue un rôle central dans la puissance américaine : il confère aux États-Unis un pouvoir extraterritorial unique. Cette prérogative leur permet alors d’imposer leurs normes au reste du monde, de sanctionner des États ou des entreprises à l’échelle mondiale ou encore de financer leur dette à moindre coût.
Outre leur puissance économique, les États-Unis sont également une puissance géopolitique et militaire sans équivalent Depuis 1945, Washington est un acteur essentiel de la gouvernance mondiale qu’il a largement contribué à structurer. Sa puissance militaire reste colossale : environ 800 milliards de dollars de budget annuel, un réseau de plus de 750 bases à l’étranger ainsi qu’une flotte déployée sur tous les océans et une capacité nucléaire majeure. Les États-Unis disposent d’un appareil militaire unique.
Ce dispositif nourrit le rôle de « gendarme du monde » que les États-Unis ont longtemps revendiqué.
Il subsiste toutefois une dernière dimension à la puissance américaine : le « soft power », l’autre visage de l’empire. Joseph Nye parle de « Soft Power » pour désigner la capacité à séduire plutôt qu’à contraindre. Le « Soft power » de fait, constitue un vecteur essentiel de l’influence américaine, capable d’attirer, de séduire, et de modeler les imaginaires. Cinéma hollywoodien, universités prestigieuses telle la « Ivy League », technologies avec les GAFAM, diffusion de valeurs libérales et démocratiques, les États-Unis ont imposé une grammaire culturelle mondiale, qui, reste, aujourd’hui encore, reste l’un des piliers de leur pouvoir.
Cependant, depuis les années 2000, les failles de la puissance américaine apparaissent au grand jour, ce qui alimente la thèse d’un déclin plus ou moins prononcé.
Des traumatismes internes profonds pèsent sur l’empire américain. Les attentats du 11 septembre 2001 marquent un tournant pour les États-Unis. L’ « imperium » américain semble donc vaciller symboliquement, tandis que les interventions en Afghanistan et en Irak se transforment en conflits interminables et coûteux. Le bilan politique et humain est lourd ce qui entache la crédibilité américaine.
À cela s’ajoute la crise des subprimes en 2008, qui plonge des millions d’Américains dans la précarité, expose les fragilités du système financier et aggrave les inégalités.
La société américaine reste profondément divisée entre polarisation politique extrême, tensions raciales, fractures géographiques et sociales. Les États-Unis apparaît parfois comme plusieurs nations en une seule.
Malgré les efforts de réformes : le projet de NATION-BUILDING AT HOME, censé recoller les fractures internes, peine à produire des effets à cause de blocages institutionnels (shutdown), de réformes sociales incomplètes, une polarisation politique extrême… Autant de signes d’une puissance en proie au doute.
De plus, dès les années 1980, certains théoriciens annoncent le déclin de la puissance américaine, une critique intellectuelle du modèle impérial voit le jour. Dominique de Roux, écrivain et éditeur français, compare les États-Unis à un « empire romain qui aurait commencé par la décadence ».
Après les attentats de 2001, l’historien britannique Paul Kennedy, spécialiste des relations internationales et de la géostratégie, met en avant dans Naissance et déclin des grandes puissances son concept de « surextension impériale ». Concept selon lequel un empire peut s’effondrer s’il venait à dépasser ses capacités. De son côté, le politiste français Bertrand Badie souligne, dans son ouvrage L’Impuissance de la puissance, les limites structurelles de l’interventionnisme américain.
À cela s’ajoute l’irruption de puissances concurrentes. La Chine constitue la principale menace éventuelle à la domination américaine : croissance économique fulgurante, modernisation militaire, influence géopolitique accrue, diplomatie des Nouvelles Routes de la soie. Autant de dynamiques qui renforcent progressivement la capacité de la Chine à contester l’hégémonie des États-Unis. Cette dynamique se confirme en 2014, lorsque la Chine dépasse les États-Unis en PIB en parité de pouvoir d’achat. Dans le même mouvement, les BRICS+ ainsi que l’Organisation de coopération de Shanghai développent des alternatives politiques, économiques et sécuritaires à l’influence américaine, offrant à de nombreux États d’autres centres de gravité. Ce déplacement des pôles de puissance contribue à relativiser la centralité américaine.
Pourtant, l’idée d’un effondrement américain reste largement exagérée. Les États-Unis ont en effet montré une capacité remarquable à absorber les crises, comme en témoigne le rebond économique rapide après 2008, associé à un chômage revenu à des niveaux historiquement bas et à une dynamique d’innovation technologique toujours soutenue. Par ailleurs, leur système financier fondé sur le dollar demeure l’un des plus flexibles et attractifs au monde.
De plus, malgré ses ambitions, la Chine ne semble pas encore en mesure, ni même véritablement désireuse, d’assumer le rôle de puissance hégémonique globale. Elle fait face à des défis considérables comme le vieillissement de sa population, un surendettement, des contraintes environnementales, ou encore des hésitations stratégiques, ce qui limitent sa capacité à concurrencer directement les États-Unis.
Quant aux autres acteurs susceptibles de peser sur l’ordre international, ils présentent eux aussi d’importantes limites. De son côté, l’Union européenne souffre d’un manque d’unité, en particulier sur les questions de défense, tandis que la Russie, affaiblie par la guerre en Ukraine, ne constitue pas une alternative crédible.
Dans ce contexte, les États-Unis demeurent le seul acteur capable de combiner puissance militaire, réseaux d’alliances étendus et capacité d’innovation.
Enfin, au lieu de disparaître, les États-Unis semblent se réinventer face aux limites de l’interventionnisme par le biais du « smart power ». Ce concept, popularisé par Hillary Clinton, combine intelligemment hard et soft power, mais permet aussi privilégier la coopération ciblée, multiplier les alliances flexibles (minilatéralisme) et adopter une posture moins intrusive mais toujours décisive.
Le « Leading from behind » observé en Libye en 2011 illustre cette approche : laisser des alliés occuper le devant de la scène tout en contrôlant les leviers essentiels. Les États-Unis ne renoncent pas à leur rôle global : ils l’adaptent. Il ne s’agit plus d’incarner la « nationindispensable » (Madeleine Albright) mais d’être le catalyseur indispensable.
Les États-Unis demeurent, au début du XXIᵉ siècle, une puissance impériale à bien des égards. Si leur puissance est ébranlée par des crises internes et des défis externes, elle ne disparaît pas mais se transforme. La récente réélection de Donald Trump et ses discours agressifs et populistes montre que les États-Unis n’ont pas l’intention de céder leur place au sommet. Une partie de la société américaine est même prête à adapter les formes de sa démocratie pour maintenir la puissance du pays.
article écrit par Léo Tuchagues
Sources :
https://www.youtube.com/watch?v=56HG8Srht1o
https://www.lagrandeconversation.com/monde/la-chute-de-lempire-americain/ https://sciencespo.hal.science/hal-01022691/document
https://www.iris-france.org/177795-etats-unis-les-trois-signes-dun-possible-declin-vers-un-modeletiers-monde/ https://www.ledevoir.com/economie/823480/etats-unis-empire-economique-declin?
https://www.ifri.org/fr/editoriaux/le-debat-decliniste-aux-etats-unis
Documentaire Arte en 4 parties :
https://www.youtube.com/watch?v=F4p-KHV2-Qw (partie 1) https://www.youtube.com/watch?v=uhioLEQcpNkn (partie 2) https://www.youtube.com/watch?v=Vtq_F5EOKaM (partie 3) https://www.youtube.com/watch?v=wGaUReDvXew (partie 4)